[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Publié le 11 Septembre 2016

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Synopsis...

Chaque fantôme resté en arrière a une histoire, et aucune d'entre elles ne peut laisser indifférent celui qui les écoute... "Lorsque je relève les yeux de la rivière, je capte nos reflets dans la vitre. Un peu plus grand que moi, Calame paraît soudain bien trop jeune. Je m'apprête à lui sourire, dans ce miroir de fortune, quand une silhouette se joint au tableau. Et je n'ai le temps de rien". Petrichor est habitué aux missions difficiles. On ne sait jamais ce que les âmes perdues nous réservent, même lorsqu'on est là pour les délivrer de leurs tourments. Et avec les spectres qui peuplent l'île sur laquelle il a été envoyé, il n'est pas au bout de ses surprises. Coupé du monde, confronté à une histoire sordide dont il démêle les fils un à un, Petrichor pourrait bien basculer dans le piège de la solitude et la noirceur qu'elle entraîne si Calame ne débarquait pas à son tour sur ces rivages désolés. Appartenant à l'organisation adverse, qui capture les âmes pour les revendre au meilleur prix, tout le sépare de Petrichor. Pourtant, ils ne tardent pas à unir leurs forces face au danger qui les menace, outrepassant tous les interdits que leur imposent leur don et les deux institutions rivales pour lesquelles ils travaillent.

La loi d'attraction universelle...

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour août 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne et leur collection Snark pour ce partenariat et la découverte de cet ebook.

Ce qui m'a attirée plus particulièrement vers cette lecture? Vraiment, vous ne vous en doutez pas?! Même pas un tout petit peu?

Eh bien, ma foi, c'est une histoire de fantômes! Et moi, j'adore, que dis-je, je suis totalement amoureuse des histoires de fantômes! Et celle-ci m'a littéralement transportée!

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À mes mots, Calame acquiesce. Il se lève en détournant le regard. Ce qu’il vient de se passer reste entre nous sans que personne n’ose crever l’abcès, et j’ai besoin d’air.
Je traverse la maison au pas de course, sans plus m’inquiéter de croiser quoique ce soit. Lorsque j’émerge sur la terrasse, l’orage éclate enfin, éventrant les nuages. Ils déversent sur moi une pluie drue, qui me trempe aussitôt. Je ramasse nos deux sacs pour les balancer à l’intérieur, mais je retourne dehors pour me planter sous l’averse, comme si elle pouvait me laver les idées, à défaut de me purifier. Rien de tout ça ne se passe, mais à me retrouver rincé jusqu’aux os, mon corps se calme enfin, mon cœur aussi.
En relevant la tête, j’aperçois Calame qui m’observe, impassible. Je lui rends son regard, sans sourire, aussi paumé que lui, avant de le rejoindre à l’intérieur.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Ghostbusters...

Vous l'aurez compris, Petrichor est un Sillonneur, une sorte de chasseur de fantômes. Il parcoure le monde de mission en mission afin de refermer les "sillons", ces traces qui unissent notre monde à celui des morts. Le but final est d'aider ces esprits à retrouver la paix et à retourner dans leur univers sans plus troubler le nôtre.

La vision que Céline Etcheberry présente des fantômes est très poétique, et au final très gothique. Certains d'entre eux sont presque attachants, d'autres vous feront froid dans le dos, mais dans tous les cas, aucun ne vous laissera indifférent.

Mes semelles crissent contre la neige qui recouvre les racines et les feuilles tombées autour du chêne. Sans ce corps au visage bleuté empêtré dans ses branches, l’arbre aurait tout de majestueux. Même cette clairière, enveloppée d’un manteau pâle et nimbée d’une aura aveuglante, m’évoque un calme serein, une nuit au coin du feu, et comme me le ferait remarquer Lucy, le chocolat chaud, son péché mignon. J’écarte les flocons amassés à même l’écorce, pour confirmer mes suspicions. Impossible que cette femme ait mis fin à ses jours ici, en haut d’une branche inatteignable. Tout cela a été préparé avec un soin particulier, même si je n’en connais pas la raison.
À hauteur de mon visage, je remarque des entailles dans le tronc qui témoignent de la présence d’une échelle. Quelqu’un a passé la corde au-dessus de la branche où se trouve désormais la défunte, avant de la nouer hors d’atteinte, une fois son forfait accompli.
Lorsque je viens me poster sous les branchages, la morte baisse les yeux pour tâcher de m’apercevoir. Je me décale pour lui rendre son regard et surtout, réussir à l’observer de plus près. Des traces de lutte recouvrent ses avant-bras, marqués de griffures et d’ecchymoses. Les mêmes que j’entrevois autour de son cou, même si celles-ci, seules, auraient pu simplement justifier un changement d’avis trop tardif.
Sa peau livide rend sa tenue plus noire encore. À la manière des bonnes d’antan, elle arbore un uniforme strict qu’aucun bijou ne vient rehausser. Je parcours en mémoire la liste des domestiques du manoir, avant d’en retenir deux : Marieke et Annie. Laquelle des deux a mérité de finir ses jours ainsi, pendue à une branche ?
Son calme soudain me déconcerte. Silencieuse, elle traque chacun de mes mouvements d’un œil avide, la corde geignant chaque fois qu’elle s’agite. D’une main, je chasse quelques flocons amoncelés sur mes joues, et je jurerais la voir sourire.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Alone in the dark...

Dans cette histoire, les fantômes filent la chair de poule, c'est vrai. Mais cela ne serait rien sans le cadre et le contexte du récit. Parlons du cadre tout d'abord.

Petrichor atterrit sur une île de cauchemar, littéralement. Une île hantée sur laquelle est bâti un manoir de style victorien. Les propriétaires ont bien essayé de vendre, mais les acheteurs potentiels fuyaient irrémédiablement, la peur au ventre. Rien n'y fait, l'atmosphère lourde et les apparitions spectrales rebutent jusqu'au plus téméraire d'entre eux.

Le manoir en lui-même est "creepy" au possible, avec ses tapis en lambeaux, son humidité, ses champignons, ses meubles d'un autre temps, ses objets hétéroclites à l'usage le plus souvent macabre, ses fenêtres brisées, ses cadavres d'animaux entrés par hasard et qui ont été incapables de trouver la sortie, ses plantes en pots devenues jungle... Bref, tout est parfait jusque dans le moindre détail.

Le tout présente un petit côté "Alone in the dark" qui m'a beaucoup plu, surtout lorsque Petrichor découvre les environs du manoir de nuit à la seule lueur de sa lampe torche...

À mesure que j’avance vers le manoir, j’en examine attentivement la façade. En me basant sur le nombre de fenêtres et d’étages, je devine que ces trois jours seront amplement nécessaires pour tout explorer. Une prière silencieuse m’échappe : pourvu que ce que je cherche se trouve bien à l’intérieur. Je n’ai jamais aimé courir les sous-bois.
La terre meuble du chemin se dérobe sous mes pieds, malmenée par les ans et les intempéries. J’atteins le haut de la butte, et la poussière cède la place aux graviers qui crissent sous chacun de mes pas. Au centre d’une grande place ovale trône une gigantesque fontaine, depuis longtemps tarie. Des moisissures pendent autour d’un plateau autrefois majestueux et dégoulinent jusqu’à atteindre le bassin rempli d’une eau de pluie croupie. Un oiseau mort flotte à la surface. Un corbeau aux orbites vides.
Bienvenue à la maison, je pense en m’immobilisant. Si l’on devait ramener mon travail à quelques règles simples de sécurité, elles se résumeraient à : ne jamais commencer le boulot en pleine nuit ; toujours repérer les environs ; si c’est trop beau pour être vrai, ça l’est ; et, les apparences sont toujours trompeuses.
Ma lampe de poche en main, je parcours une nouvelle fois la façade des yeux. Le faisceau lumineux se réverbère contre les vitres restantes, joue brièvement sur un éclat brisé, avant de venir mourir sur le gouffre opaque d’une porte grande ouverte, à ma droite. Si seulement j’avais eu un plan de la maison, en plus de celui de l’île, j’aurais pu savoir où ça menait.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Coupés du monde...

Une île inhospitalière, un manoir décrépit au-delà du récupérable, des émanations spectrales qui dépassent des sommets de laideur et de malveillance, qu'est-ce qui pourrait être encore pire? Ah oui, tient! Peut-être le fait que notre chasseur de fantômes soit totalement coupé du reste du monde?

Une fois son bateau reparti, pas de GSM, pas d'ordinateur, et donc aucun moyen de communication avec l'extérieur. Le bateau ne revient que trois jours plus tard, s'il revient... et aucun secours n'est prévu avant au moins six jours (date à laquelle son équipe aura constaté sa disparition).

Dans son équipage, une lampe torche, un sac de couchage, et quelques vivres. Et là, on sent une bonne vieille angoisse du manque et de la solitude repointer le bout de son nez ^^

— J’ai un problème.
Calame relève le nez, croise mon regard et s’arrête à son tour. Je lis dans ses yeux des émotions tout aussi bancales.
— Quoi ?
D’une main, je recommence à masser cette épaule qui ne me donne aucun répit.
— Un coup de déprime.
— Ah… ça arrive à tout le monde.
— Non. Enfin, ce que je veux dire, c’est que c’est bien trop soudain, et que ce sont des pensées que je n’ai jamais eues avant.
Après une poignée de secondes, Calame hoche la tête.
— Ça va sembler idiot, mais je me sens vraiment seul depuis qu’on a atteint la forêt…
— Moi aussi. Donc on a un problème.
— Coup de blues… ?
— Non, plutôt dépression spectrale. M’est avis qu’on ne va pas tarder à comprendre pourquoi. Tout ça, cette tristesse, cette solitude, ça ressemble fort à un souvenir.
— Un peu comme le vent…
Au premier abord, je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Perdu dans mes pensées, je n’ai pas pris garde aux gémissements de la brise, qui peu à peu se sont mués en faibles lamentations. Du regard, j’explore les arbres autour de nous, ce chemin toujours courbe qui ne nous a menés nulle part.
— On tourne en rond, commente Calame en confirmant ma sensation.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Des concepts novateurs...

Mais sur l'île où il se rend cette fois-ci, il s'aperçoit qu'un autre chasseur de fantômes s'apprête à marcher sur ses plates-bandes. Un homme de l'organisation ennemie, un Rabatteur. Dans leur clan, ils ne chassent pas les fantômes pour les aider à retrouver la paix, mais bien pour les capturer et les vendre aux plus offrants.

Pas le choix, dans ce milieu des plus inhospitalier, ils vont devoir apprendre à collaborer. Mais voilà, Calame manque d'expérience, et c'est Petrichor qui va se charger de lui apprendre quelques ficelles du métier. Certaines appellations, notamment... Ce que sont les pleureuses, ces fantômes décédés dans la solitude la plus noire et qui prennent un malin plaisir à faire ressentir la même chose à leurs victimes... les incorporations, les possessions, les charognards aussi.

Calame, quant à lui, montre à Petrichor plus que ce qu'il ne devrait montrer concernant la technologie propre à son groupe. Ces petits cubes chargés de capturer les âmes défuntes, ces scanners spéciaux qui détectent les sillons ouverts, ces lampes torches oranges qui avertissent d'éventuelles présences fantomatiques...

Toute cette science est évidemment très novatrice, et je me suis délectée de voir toutes ces belles trouvailles dont l'auteur nous gratifie. C'est d'ailleurs assez curieux, car je suis justement occupée à écrire une nouvelle mettant en scène un collectionneur d'âme et son acolyte chasseur de fantômes. J'ai donc souris dans ma barbe en voyant que quelqu'un y avait pensé avant moi... Mais que cela ne me décourage pas d'écrire ma nouvelle! Car la conception n'est quand même pas tout à fait pareille, surtout que mon histoire se passe à l'époque victorienne et relève purement du genre steampunk. Mais soit, revenons-en à nos moutons ^^

— C’est une pleureuse ! Recule, Calame !
Toujours à l’aveugle, mes doigts retrouvent son poignet, alors que je le ceinture d’un bras, trop tard. La lampe met à jour la tête de l’adolescente, penchée sur ses genoux qu’elle tient serrés contre elle de ses mains. Ses cheveux retombent en paquet, masquant encore son visage.
— Ce n’est qu’une gamine, rétorque Calame, surpris, alors que je l’attire vers l’arrière.
Il manque trébucher, et me bouscule dans son élan.
Alors, son regard tombe sur sa précieuse tablette. Les courbes palpitent et se révoltent, le vert rassurant ayant viré depuis longtemps à un rouge vibrant de mauvais augure.
— Ce n’est qu’une…
Les mots de Calame meurent dans sa gorge, son souffle s’emballe. Tandis que je le maintiens contre moi, les sanglots se muent en clameur, et la voix d’Helena envahit nos esprits. Le désespoir s’immisce de nouveau en moi, tout comme je sais qu’il envahit Calame, telle une vague oppressante, implacable. L’air me manque, l’espoir, l’envie de vivre… Un tourment étranger me submerge, balayant toute pensée cohérente, une peur insidieuse et dévorante qui cogne dans mon cœur à le faire défaillir. Soudain, les murs me semblent plus près, bien trop proches. Ma main abandonne celle de Calame pour agripper mon col, espérant le libérer de son carcan qui m’étrangle, m’empêche de respirer. Les larmes d’Helena piquent mes paupières, je sens son chagrin se déverser le long de mes joues, ses pleurs se mêler à ceux de Calame, dont les jambes faiblissent sous l’angoisse et l’abandon.
Comme hypnotisé par le danger, la main de Calame persiste à fixer sa torche sur cette enfant qui n’en est plus une. L’esprit relève la tête, et dévoile un visage creusé par les siècles, témoin d’hécatombes et d’agonies qu’elle n’a jamais connues. Je sens ma volonté ployer, noyée par une fin que je sais proche. Face à nous, la bouche d’Helena s’ouvre sans fin, de plus en plus grand, vociférant ce chant de détresse, de malheur. Sa peau flétrie pend autour de dents trop longues, me soufflant tout désir, toute espérance. Et c’est désormais moi, qui me retrouve emmuré vivant dans mon propre corps, anéanti par la terreur d’un millier d’âmes, mon cœur sur le point de lâcher battant contre mes oreilles, m’assourdissant presque. Mes geignements se joignent à ceux de Calame, alors que nous tombons à la renverse, la torche rebondissant près de nous et tourbillonnant quelques secondes pour s’arrêter, ironie du sort, sur le spectre qui nous hurle toujours sa détresse.

Le prix des âmes. T, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Comme un petit air de Sixième sens...

Dans ce roman, j'ai trouvé quelques clins d'yeux à des classiques du genre fantomatique, et à Sixième sens notamment. Tout qui lira les passages concernant le petit Fidelio seront probablement d'accord avec moi. Empoisonnement dû à un syndrôme de Munchhausen, ça doit parler aux fans du film, ça...

Des tremblements remontent le long des bras du gamin, jusqu’à secouer ses épaules.
— Oh, a-t-il tout juste le temps de marmonner avant de se mettre à baver avec profusion.
La salive dégouline le long de son menton, et il me fixe de ses yeux délavés, emplis du fol espoir de me voir l’aider. Avant que je n’aie eu le temps de réagir, il se plie en deux et dégueule à mes pieds, une masse opaque, verdâtre, striée de sang. Puis, aussi vite qu’il a commencé à se sentir mal, il se redresse, intact, et s’évapore.
Seules ses vomissures demeurent un instant, avant de s’éparpiller en poussière. Au moins, dans mon malheur, j’ai la chance d’échapper aux odeurs…

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

De la poésie gothique au macabre...

Il faut tout de même l'avouer, le gros point positif de ce roman, c'est tout de même l'incomparable écriture de Céline Etcheberry, très déliée, très féminine. Certaines métaphores étaient juste à tomber, comme ces nuages bas au ventre gonflé d'une promesse pluvieuse. Très joli, vraiment... très créatif, aussi.

J'ai trouvé les descriptions vraiment très vivantes et tellement délectables, que ce soit dans le manoir aux horreurs ou dans le désert des forêts insulaires. Et ces scènes macabres où les âmes défuntes venaient livrer leurs secrets étaient tout simplement parfaite. L'auteur possède l'art d'instiller l'horreur aussi bien que la poésie sombre qui embaume le moisi.

Une chose singulière me frappe alors que nous posons le pied dans cette chambre, pour nous retrouver face à une nouvelle mise en scène. Jamais, à travers tous les lieux hantés que j’ai fréquentés, je n’ai trouvé de spectres si organisés, rangés chacun dans leur propre pièce, à m’attendre. Les entités de cette île, parsemées à travers le manoir et ses collines, m’apparaissent trop soigneusement présentées – cataloguées faute d’autres mots. D’ordinaire, les fantômes se hâtent de découvrir les lieux qui les entourent, de venir à la rencontre des vivants qu’ils entendent ou aperçoivent, voire même sentent, grâce aux émotions qu’ils projettent. Pourtant, ici, nous les découvrons presque tous cantonnés dans leur rôle, sur les lieux de leur mort. Parqués, en somme.
Cette nouvelle pièce n’y fait pas exception. Spacieuse et autrefois bien agencée, elle n’a plus rien de l’adorable chambre d’enfants qu’elle a dû être, à une autre époque. Des volets clos filtrent une lueur blafarde qui strie la salle de longs filaments aveuglants. Les meubles et les décorations jonchent le sol en une mare éparse de jouets cassés, de débris de bois, et de lambeaux de tissu. Les rideaux mangés par les mites dégringolent des tringles de guingois, un miroir brisé reflète la lumière du jour au plafond, renvoyant les rayons du soleil à travers un mobile dont ne pendent plus que des fils et un unique avion sans ailes. Des membres de poupées se mêlent à la fourrure d’ours en peluche déchiquetés, aux voiles déchirées d’un navire de pirate foulé au pied, et aux pages trempées de dizaines de livres de contes.
Près de l’entrée, une série de têtes de baigneurs fixe le spectacle de leurs orbites noires.
Trônant au milieu de ce capharnaüm, une chaise à bascule va et vient en cadence. Sur celle-ci, une nourrice berce une petite masse emmitouflée dans une layette rongée par l’humidité. Du sang s’échappe des cavités vidées de ses yeux et de sa bouche, maculant ses joues laiteuses, son menton, sa chemise stricte.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Un duo complexe...

De son propre aveu, Céline Etcheberry apprécie "les héros humains, plein d’erreurs et de contradictions. Qu’ils échouent, remontent la pente, trahissent ou deviennent une épaule inébranlable. Les « gentils losers », des héros plein de défauts, comme tout le monde".

On ne peut pas vraiment qualifier Petrichor de "loser", même s'il est gentil, ni même Calame, même s'il est plus sensible. Mais effectivement, ces deux personnages, sans pour autant être des anti-héros, sont là avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses, leurs blessures, leurs failles, mais aussi leurs espoirs et leurs désirs. Personnellement, j'aime ces personnages complexes dont on ne sait pas tout dès le premier dialogue. Et j'ai aimé les surprises que l'auteur nous a réservé, ces parcelles de personnalité qu'ils auraient tant voulu cacher mais que la situation a fait ressurgir. Quel joli travail effectué pour rendre ces deux hommes réalistes, avec une psychologie et un background historique étoffé.

— Bien sûr que tu…
Mes paroles restent en suspens lorsque je sens ses lèvres effleurer ma peau. La chaleur moite de sa langue s’étend soudain juste sous le lobe de mon oreille, et je m’écarte sans douceur, pour agripper ses épaules.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je suis sûr que je peux te faire changer d’avis…
Ses yeux vitreux, noyés de larmes, se rivent aux miens. Des plaques rouges s’étendent le long de ses joues, jusqu’à ses tempes. Je place le dos de mes doigts contre son front, et c’est à n’y plus rien comprendre. Calame brûle d’une fièvre nouvelle, qui a chassé le froid trop vite. Si celle-ci continue à grimper, il risque à tout instant de succomber à un malaise.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne sais plus ce que tu dis.
— Je peux te faire changer d’avis… Si tu me laisses partir, je ne dirai à personne ce qu’il s’est passé…
— Changer d’avis sur quoi ? Mais je ne te veux aucun mal, Cal’… Ce n’est pas parce qu’on est…
— Carl, rétorque-t-il en me coupant dans mon élan. Je m’appelle Carl…
— Carl. Écoute-moi… Je sais qu’on nous a monté la tête, les uns contre les autres, mais ici ce n’est pas moi l’ennemi, tout comme tu n’es pas le mien, je…
Sa main se glisse entre mes cuisses, agile, remonte jusqu’à mon entrejambe pour s’y lover, sans qu’il ne me quitte du regard. J’éprouve toutes les peines du monde à garder mon calme, encore davantage à déglutir. Ma raison me pousse à chasser sa main, mon corps à l’encourager… À croire que je perds la tête, moi aussi.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Drame collectif...

Cette recherche de psychologie plus compliquée qu'il n'y paraît ne se retrouve pas uniquement que dans les personnages centraux. On le voit également à la façon d'être des spectres, à leur passé tragique, à leurs souffrances.

Toute cette chasse aux fantômes met en fait en lumière un grand drame collectif, un assemblage d'événements tragiques qui s'enchaînent tels des dominos, se répercutant les uns sur les autres. Rien n'est laissé au hasard dans cette histoire. J'ai pourtant cherché la faille, la petite invraisemblance qui gâcherait l'ensemble, mais j'ai fait chou blanc. Le tout est orchestré d'une main de maître, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui passe de suspens en découvertes, de rebondissements en compréhensions, sans qu'il n'y ait de temps mort.

Sa terreur m’envahit quand ma bouche formule ses pensées. De ces quelques mots prononcés, elle me transmet son fardeau qui éclabousse mon âme, déversant ses souvenirs à travers les miens, comme autant de rêves brisés et de soupirs accablés. Je sens toute cette horreur subie, sous les yeux aveugles des autres, les coups dissimulés par trop de fard, trop de poudre. Je sens…
Les sévices, le calvaire secret, l’angoisse du mot de trop, les ecchymoses, les cheveux arrachés, les gifles et les claques, je sens… Les marques contre son cou, habillées d’un foulard, les côtes fêlées qui empêchent d’enlacer ses propres enfants, les sourires voilés, factices, pour cacher une dent cassée. Je sens la honte, la culpabilité, la soumission, la révolte muette, les viols sous couvert de mariage, les grossesses redoutées, qui s’enchaînent sans fin, les fausses couches trop nombreuses, les larmes qu’on apprend à retenir, les griffures à masquer, les bleus à justifier. La maladresse feinte, les vapeurs de l’alcool des flacons de parfum que l’on boit par dépit, les milles façons d’en finir qui ne mènent à rien, par amour, par détresse, par fatalisme.
Et je ressens, enfin, un changement, l’univers qui bascule, une bouffée d’espoir qui étouffe, qui prend à la gorge et empêche de respirer, plus encore qu’aucune suffocation déjà subie. Un homme, un autre, discret et silencieux, sur lequel on s’appuie, tel un roc, un pilier inébranlable, et qui nous promet tout.
« Je lui dirai tout, ce soir, et je pourrais enfin partir. »

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

En résumé...

Je suis sortie de cette lecture le souffle court et les cheveux ébouriffés. Et non, je ne pense pas que cela venait de la bière qui avait accompagné ma lecture des derniers chapitres. Et vous savez quoi? Quelques jours plus tard, j'y repensais encore, à ces fantômes. Bien au chaud sous mon édredon, je me suis surprise à imaginer des mains décrépies venues attraper mes pieds qui dépassent des draps, ou encore à voir des visages dans la buée de mes fenêtres le matin. Même la rosée sur le gazon du jardin me filait la chair de poule.

Je ne peux que vous donner un conseil : si vous êtes amateur des bonnes histoires de fantômes, jetez-vous sur ce roman sans hésitation.

Ma note : 19/20
[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

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Votre dévouée,

Acherontia.

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