[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Publié le 29 Décembre 2015

Synopsis...

Quand Dmitry Alexeïevitch, traducteur désargenté, insiste auprès de son agence pour obtenir un nouveau contrat, il ne se doute pas que sa vie en sera bouleversée. Le traducteur en charge du premier chapitre ne donnant plus de nouvelles, c'est un étrange texte qui lui échoit : le récit d'une expédition dans les forêts inexplorées du Yucatán au XVIe siècle, armée par le prêtre franciscain Diego de Landa. Et les chapitres lui en sont remis au compte-gouttes par un mystérieux commanditaire. Aussi, quand l'employé de l'agence est sauvagement assassiné et que les périls relatés dans le document s'immiscent dans son quotidien, Dmitry Alexeïevitch prend peur. Dans les ombres du passé, les dieux et les démons mayas se sont-ils acharnés à protéger un savoir interdit ? A moins, bien entendu, que le manuscrit espagnol ne lui ait fait perdre la raison. Alors que le monde autour de lui est ravagé par des ouragans, des séismes et des tsunamis, le temps est compté pour découvrir la vérité.

Bienvenue dans l'univers de Sumerki!

Un univers où vous ferez la connaissance de Dmitry Alexeïevitch, de sa prose typiquement russe et de son légendaire rituel du thé, où vous verrez comment il prépare des salades de pommes de terre trop cuites et où vous découvrirez comment, par l'incroyable entremise des hasards de la vie, il tomba sur un ancien texte espagnol traitant de la conquête des terres du Yucatán... Où d'anciennes légendes mayas ressurgissent de la terre meuble et odorante du passé pour effrayer notre ami traducteur et le pousser aux limites de la folie... Où des golems se postent devant vos portes, et des hommes-jaguars sont à l'affut de vos moindres faits et gestes, où des bâtiments apparaissent comme par magie pour mieux disparaître... Où, enfin, la terre tremble comme elle n'a jamais tremblé, laissant à ses enfants un champs de ruines pour seul héritage...

[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

La loi d'attraction universelle...

Vous étonnerais-je si, à la question "Pourquoi as-tu choisi ce livre plutôt qu'un autre", je vous répondais très simplement : la couverture?

J'ai d'emblée aimé, je le confesse, ce bâtiment aux formes tarabiscotées, avec ses clochers enflés et ses coloris orangés, un kremlin littéraire entouré d'un mystérieux halo de symboles mayas. Le résumé de la quatrième de couverture, non content de me confirmer cet étrange mélange de culture russe et maya, m'a poussé à continuer ma route vers la caisse de la librairie, ma nouvelle trouvaille fièrement glissée sous mon bras.

Sumerki en portrait chinois...

Si Sumerki était une musique...

Que de souvenirs pour moi, ce morceau d'Enigma! Et je trouve qu'il convient assez bien à l'ambiance du roman...

Si Sumerki était un tableau...

"The last day of Pompeii", de Karl Briullov...

[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Si Sumerki était un plat...

Une portion de pommes de terre cuites aux oignons (et encore, trop cuites...), accompagnée d'une tasse de thé russe.

Si vous avez aimé...

la saga "Les sentinelles" de Sergueï Loukianenko, vous aimerez probablement aussi Sumerki.

La plume de l'oiseau de feu (1)

(1) L'oiseau de feu est un oiseau légendaire issu du folklore slave et qui apparaît dans de nombreux contes. Popularisé par le ballet éponyme de Stravinsky, cet oiseau paré de plumes rougeoyantes comme les braises peut être une bénédiction comme une malédiction pour celui qui le capture...

Je ne trouvai le sommeil ni ce matin-là ni l'après-midi qui suivit malgré mes efforts soutenus pour rester allongé dans le lit les yeux fermés. J'ignore toujours si cela venait de mon organisme qui avait irrémédiablement fini par ne plus reconnaître les heures imparties au sommeil, ou des pensées fébriles qui fusaient sous mon crâne comme un petit animal pris au piège dans une roue sans pouvoir en trouver la sortie, toujours est-il qu'il m'était impossible de sombrer dans une douce torpeur.

Néanmoins, je ne me décidai à sortir de chez moi pour me rendre à l'agence que bien après le déjeuner. En pêcheur avisé, je craignais d'effrayer le poisson tant convoité par une agitation superflue. Plutôt qu'importuner le freluquet arrogant derrière son ordinateur, mieux valait patienter quelques heures de plus. Et même si chaque minute d'attente me coûtait, même si je devais en permanence distraire mon esprit du désir irrépressible de me lever pour me rendre enfin dans cette maudite agence, je savais qu'en contrepartie chacun de ces segments de soixante secondes augmentait la probabilité qu'un porte-documents en cuir renfermant une nouvelle commande m'y attendit. Ce fut vers quatre heures que je partis relever mes filets pour voir quelles étaient mes prises, même si initialement je ne comptais me rendre à l'agence qu'à l'heure de fermeture.

Le mercure avait plongé au cours des derniers jours et les pluies se faisaient plus rares. Pourtant, c'était un de ces soirs nuageux où les gouttes lourdes tombant d'un ciel de plomb promettaient des trombes d'eau à venir. Comme par hasard, je ne m'étais pas muni de mon parapluie.

À une cinquantaine de pas de l'agence, j'eus soudain un mauvais pressentiment. Une douleur vive me vrilla la tempe et l'idée que je ne recevrais aucun chapitre ce jour-là s'imposa d'elle-même. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour que toute l'aventure se fût ainsi résumée!

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Une des grandes forces de ce roman est évidemment le style d'écriture développé par l'auteur. Sur ce point, je me dois tout d'abord de féliciter le traducteur, Denis E. Savine, qui nous livre ici une superbe version française du texte russe de Dmitry Glukhovsky, toute en finesse et en subtiles nuances. J'admire particulièrement le travail effectué pour rendre le caractère typiquement russe de la plume de l'auteur. Je ne sais comment Savine est parvenu a un tel degré de perfection dans la traduction, mais en tout cas je suis agréablement surprise.

Parlant de ce caractère typiquement russe de l'écriture de Glukhovsky, je ne fais bien sûr pas allusion aux nombreuses fois où la culture russe intervient d'une façon ou d'une autre dans le récit. Cette histoire ce fut-elle passée à New York dans les années 30 que j'aurais malgré tout deviné qu'il s'agissait d'un roman russe, et ce sans même connaître la nationalité de l'auteur. Il y a un petit "je-ne-sais-quoi" dans l'écriture qui évoque le froid soviétique, le bleu de Prusse, le thé fumant dans le Samovar, les Matriochkas et les clochers à bulbe de Moscou. Et ça tombe bien, car je suis très férue de culture russe! D'ailleurs, il fut un temps où...

Les belles histoires de Mamy Acherontia... Chapitre 3, Les Acherontia se cachent pour apprendre le russe...

Il fut un temps où j'ai abordé la culture russe de la plus étrange façon qui soit, et pour des raisons plus étranges encore... J'avais seize ans, à l'époque, et comme beaucoup d'ados de cet âge, je n'avais pas toujours toute ma tête. La bêtise de cet âge ingrat m'a valu de m'enticher d'un joueur de tennis russe avec lequel, soit dit en passant, je n'avais pas l'ombre d'une chance. Moi aussi, aidée par mon manque de maturité, je me suis laissée prendre au piège des stars, de leur séduction et de leur univers doré. Bien sûr, en véritable passionnée, lorsque j'aime quelque chose, je ne fais jamais les choses à moitié. Je me suis donc mise en tête de lui écrire une lettre. Mais comme je voulais me démarquer des autres fans, je voulais qu'elle soit écrite en russe. Quoi de plus logique...

Me voici donc revenue de mes pérégrinations à la librairie du coin avec les bras chargés d'un dictionnaire français-russe et d'une méthode d'apprentissage digne de ce titre. Bien entendu, en bonne adolescente, j'aimais garder mes petits secrets sentimentaux soigneusement à l'abri entre les quatre murs de ma chambre. C'est donc en cachette que j'ai appris mes premiers rudiments de russe. J'étais alors à l'enseignement à distance, donc chez moi toute la journée (à moins que je ne sois en vadrouille dans la nature, foulant la campagne en costume de Lara Croft, Metallica à fond dans les oreilles, ce qui arrivait plus souvent que je ne devrais l'avouer). J'avais tout le temps de bouquiner mon livret de russe entre deux "heures" de français ou d'histoire. Mon but était de terminer l'étude de ce fameux livret pour Noël, car à la dernière page figurait un poème de Boris Pasternak que je voulais déclamer devant les yeux ébahis de ma famille, leur permettant ainsi de découvrir ce que je faisais de mes journées cloîtrée dans ma chambre. Un poème que voici, d'ailleurs :

Снег идёт, сег идёт,
Словно падают не хлопья,
А в заплатанном салопе
Сходит наземь небосвод.

Словно с видом чудака,
С верхней лестничной площадки,
Крадучись, играя в прятки,
Сходит небо с чердака...

Снег идёт, густой-густой,
В ногу с ним, стопами теми,
В том же темпе, с ленью той
Или с той же быстротой,

Может быть, проходит время? ...

Ce qui, en français, donne un texte très de saison pour les fêtes :

Il neige, il neige ;
On dirait que ce ne sont pas des flocons qui tombent
Mais que, dans un manteau de bonne femme rapiécé,
C'est la voûte céleste qui descend sur terre.

On dirait qu'avec un air d'original,
Venant du palier supérieur,
Furtivement, en jouant à cache-cache,
C'est le ciel qui descend du grenier.

La neige tombe dense, dense ;
Et marchant au pas avec elle, avec les mêmes pas,
Dans une même cadence, avec la même paresse,
Ou la même rapidité,

Peut-être est-ce le temps qui passe?

Me voici donc très curieusement passée à l'heure russe le temps d'une année. Lorsque je revenais de mes examens au Jury Central de Bruxelles, je me préparais du thé russe aux agrumes dans un petit poêlon puis me le servais dans une théière que je prenais pour un samovar, j'utilisais plus de bleu de Prusse dans mes enluminures que ce qu'il est d'usage pour cet art, j'écrivais mon nom en russe, je faisais ma signature en russe, j'avais même adapté mon écriture cursive pour que certains caractères passent pour du cyrillique (ce qui me valut de très mauvais point à mon examen écrit d'anglais). Je suis une éternelle passionnée, mais parfois ma passion me pousse à faire des choses vraiment étranges, j'en conviens. 

Quant à la raison qui m'a poussée à étudier le russe, eh bien... J'ai effectivement écrit cette fameuse lettre à mon joueur de tennis, dans la langue de Tolstoï comme je l'avais prévu. J'ai reçu une réponse quelques temps plus tard... en anglais... J'étais tout de même heureuse, car j'avais eu droit à une belle photo dédicacée. Et de me sermonner copieusement pour mon manque de lucidité quant à mes attentes de grand cœur d'ado en mal de rêve... Peu de temps après, je suis passée au chanteur de Rammstein. Oui, bon... je vous avais bien dit que j'avais des goûts douteux en matière de garçons! Puis les mauvaises habitudes ont la vie dur, et ce n'est pas en deux ans que l'on prend du plomb dans la cervelle...

[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Plus sérieusement...

Il est plusieurs points qui m'ont sauté aux yeux et qui rendent ce récit délectable au possible pour tout amateur de bonne littérature. Outre de belles phrases finement travaillées ainsi qu'un vocabulaire outrageusement recherché, l'auteur use et abuse de métaphores aussi douces aux yeux d'un lecteur avisé que la reproduction du dernier couple de tigres blancs pour fervent un défenseur de la nature.

L'écho de mon pouls battait en rythme dans mes oreilles, évoquant dans mon imagination des compagnies de soldats défilant au pas devant la tribune du haut de laquelle j'assistais à cette parade en mon honneur. Mais il suffit que je plisse les yeux, cherchant à distinguer cette armée fantomatique, pour que le tourbillon du rêve me happât de nouveau.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

La plume de Dmitry Glukhovsky est particulièrement élaborée, arborant parfois un style ampoulé et plein d'emphase, sans toutefois paraître pompeux. L'auteur possède l'art de donner à des scènes anodines une ampleur dramatique sans pareil. On sent bien, au travers de cette écriture, que le personnage principal se prend la tête, jusqu'à monter tout un univers de rêves et de fantasmes à partir de cet ancien texte qu'il est censé traduire.

Je restai assis pendant quelques secondes, paralysé par cet événement inexplicable et soudain, tendant l'oreille dans le silence le plus profond qui avait suivi le coup de tonnerre, et j'essayai de me persuader que nul n'avait frappé ou, au moins, qu'on avait frappé à la porte de mes voisins.

Trois nouveaux coups nets, précis et distincts portés sur ma porte - la mienne et nulle autre! - me sortirent de ma prostration. Je cachai les feuillets du journal sous un tas de feuilles dactylographiées et m'obligeai à me lever et à faire un premier pas chancelant. Le chemin vers la porte d'entrée fut une épreuve : saturée d'angoisse, l'atmosphère de mon appartement avait pris la consistance de l'eau, m'empêchant d'avancer et parfois me repoussant.

Arrivé enfin à la hauteur de la porte, avant de regarder par l’œilleton, je collai l'oreille contre le battant et me figeai. J'entendais parfaitement le bourdonnement affairé du compteur électrique au-dessus de ma tête, les gouttes qui tombaient du robinet dans la casserole que j'avais mise à tremper dans l'évier de la cuisine, les aboiements et les hurlements de chiens quelque part au loin... Mais le plus parfait silence régnait derrière la porte : personne ne parlait, ne dansait d'un pied sur l'autre, ne toussotait pour s'éclaircir la voix, prêt à expliquer à l'occupant des lieux la raison de cette visite à une heure indue. Je fermai les yeux et cessai de respirer dans l'espoir d'entendre le souffle d'un autre...

... et reculai aussitôt d'un bond, assourdi. On eût dit que mon mystérieux visiteur avait frappé trois nouveaux coups à l'endroit précis où je venais de placer l'oreille.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

L'amour du détail...

Le moins que l'on puisse dire du personnage central de cette histoire, Dmitry Alexeïevitch, c'est qu'il n'est guère social. Isolé dans un petit appartement de Moscou, sans famille apparente, il travaille à domicile sur des traductions fournies par une agence pour le moins impersonnelle. Il a peu d'amis, quelques vieilles connaissances de l'Université qu'il ne voit qu'au Nouvel an, l'un ou l'autre voisin plus ou moins loquace, encore qu'on ne les voit pratiquement pas apparaître dans le récit. Ah si, j'oubliais! Il a un chien, qu'il voit... en rêve. La bête est morte bien des années plus tôt et continue de hanter le sommeil de son maître.

De son propre aveu, Dmitry Alexeïevitch trouve son existence plutôt minable, sans pourtant chercher à la rendre meilleure. C'est le destin qui va l'y pousser en mettant sur sa route les fameuses chroniques dont je vous parlerai ci-plus bas. Notre traducteur n'a que peu d'attaches dans son quotidien, aussi s'éprend-il très vite de la lecture de ce texte ancien, qui devient rapidement un pilier à ses yeux. Plus encore, une nécessité, une drogue... Une promesse d'événements extraordinaires à venir qui, avec un peu de chance, pourront transcender sa vie et lui donner enfin du sens.

Mais s'il est une chose à laquelle Dmitry Alexeïevitch est attaché, ce sont les petits détails de son quotidien. C'est que le monsieur est, au final, assez zen, trouvant le quasi bonheur dans les petites plaisirs qu'il peut s'offrir. Son rituel du thé, par exemple, est caractéristique de cette philosophie qui l'anime. Étant moi-même amatrice de thé, c'est un point que je ne peux m'empêcher de souligner.

Le thé nocturne est pour moi un véritable rituel qui me permet, en plus de tout le reste, d'oublier pendant une vingtaine de minutes les arcanes du fonctionnement des laves-linges et les pénalités encourues en cas de rupture d'approvisionnement en pilons de poulet.

Je fais chauffer l'eau sur la gazinière. Ma bouilloire est à l'image de l'appartement : vieille et terriblement cosy. Elle est en métal émaillé rouge à pois blancs, avec un large bec verseur qu'il faut coiffer d'un sifflet en inox avant de la poser sur le feu. Pour l'en retirer et soulever le couvercle, il faut s'armer d'une manicle matelassée particulière, rouge elle aussi. Avec une petite cuillère en argent au manche en forme de spirale, je puise les feuilles de thé dans un sachet en papier pour les déposer dans une petite théière en porcelaine faite main, rapportée de Tachkent il y a des lustres par je ne sais qui.

Verser deux cuillerées de feuilles hachées dans une théière lavée et méticuleusement essuyée à la main, recouvrir d'eau bouillante, reposer le couvercle et attendre patiemment les interminables cinq minutes.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

L'enclave maya...

Pour vous mettre en appétit, vous prendrez bien un petit morceau de ce chaotique gâteau nommé Veil of Maya...

Si le style d'écriture de Dmitry Glukhovsky constitue la colonne vertébrale de ce corps romanesque, c'est l'originalité qui en fait le tissu. Dans ce récit fantastique, l'élément "merveilleux" qui vient perturber l'univers du principal protagoniste est un très ancien texte espagnol, constitué de plusieurs feuillets qu'une agence de traduction remet au compte-goutte à notre héros. Il s'agit en fait d'une chronique écrite par un conquistador du Yucatán, parti à la recherche de livres mayas pour le compte d'un certain Diego De Landa. Le texte du roman est ponctué par les extraits de cette chronique que notre personnage central est occupé à traduire.

D'emblée, je me suis sentie totalement envoûtée par ce texte espagnol. La façon dont il est rédigé est sensiblement différent du reste du roman, aussi sent-on bien le passage entre la narration, faite par le héros et le texte espagnol, écrit par le conquistador. Le fait que chaque paragraphe commence par une phrase introduite par un "que" contribue à cette étrangeté qui enveloppe cette ancienne chronique. À l'instar de Dmitry Alexeïevitch, le traducteur, je me laissais happer par l'aura mystérieuse du texte, et ne parvenais pas à en décrocher, attendant la suite avec impatience. Je pense que la façon dont le texte est découpé participe énormément au suspens ressenti à la lecture. L'auteur joue littéralement avec nos nerfs, pour notre plus grand plaisir.

Que nous pénétrâmes en des lieux sinistres, où le terrain était instable et traître et l'air vicié et stagnant. Et que notre progression était très lente désormais et nos guides choisissaient longuement la route avant de nous l'indiquer. Et que j'avais adjoint à chacun un arbalétrier, craignant la trahison et la fuite de l'un ou de l'autre, voire des deux en même temps.

Que bientôt le sol devint un marécage où vivaient des monstres inconnus et dangereux et d'où s'échappaient des relents putrides qui nous faisaient tourner la tête et provoquaient des faiblesses. Que nos deux guides restaient sur le qui-vive et s'effrayaient pour des raisons inintelligibles et que, même quand tout autour de nous était paisible, ils nous obligeaient parfois à lever le camp et chercher un nouvel emplacement sans aucune explication.

Que les féroces Indiens qui nous avaient attaqués quelques jours auparavant et contre qui nous avions perdu neuf des nôtres ne nous importunèrent plus. Et que, quand j'en parlai, satisfait, à Juan Nachi Cocom, celui-ci eut l'air attristé et me mit en garde contre une fausse joie. Les canuls, me dit-il, étaient célèbres pour ne jamais craindre leurs ennemis et, s'ils avaient renoncé à nous poursuivre dans les marais, ce n'était pas par peur de nous, mais de quelque chose d'autre qui se terrait en ces lieux.

Qu'en un endroit le sentier qui nous suivions se fit si étroit qu'il était impossible d'y marcher de front et nous progressions donc les uns derrière les autres. Et que de part et d'autre ce sentier était bordé de (fondrières?) obscures d'une profondeur insondable. Et que l'un des soldats, Isidro Murga, perdit son équilibre, chut et, comme il allait se noyer, appela à l'aide. Qu'un autre soldat, nommé Luis Alberto Rivas, s'arrêta pour l'aider à remonter sur la sente. Et que tous deux périrent dans ce palud. Les témoins oculaires prétendirent par la suite que quelque chose avait entraîné vers le fond par les pieds l'homme qui était tombé alors qu'il allait réussir à se hisser sur la terre ferme. Et que celui-ci ne desserra pas la main et emporta son sauveteur à sa suite et que tous deux disparurent à jamais. Et que les guides ordonnèrent que nous quittions en hâte cet effroyable endroit, nous évitant ainsi d'autres pertes.

Sumerki, extrait de l'ancien texte espagnol

Le roman est organisé de façon à ce que chaque chapitre corresponde à la partie des feuillets sur laquelle notre traducteur travaille. Ce procédé permet de mettre en valeur la corrélation qui s'établit entre les événements dans le Yucatán, relatés dans la chronique espagnole, et des faits inquiétants qui viennent progressivement ponctuer la vie de Dmitry Alexeïevitch. Ainsi confond-il peu à peu la réalité de son quotidien avec les faits décrits dans sa traduction, sombrant de plus en plus dans ce qu'on pourrait voir comme une folie.

Sur ce point, j'ai trouvé le roman admirablement bien écrit. Au fil de l'histoire, des touches de magie maya apparaissent tout en subtilité dans la vie du traducteur. On assiste à la superposition progressive de deux univers qui n'ont en apparence rien de semblable. Plus les deux mondes se chevauchent, plus notre traducteur semble perdre pied avec sa réalité, et plus le récit devient captivant.

D'ordinaire, je meublais l'attente en feuilletant les journaux achetés dans la journée, mais cette fois tout fut différent. Ayant ouvert par habitude le journal, désormais de la veille, Izvestia, je posai mécaniquement les yeux sur un article au hasard, mais la typographie minuscule en usage dans la presse ne retenait pas mon regard ; il glissait et se perdait entre les lignes. Impossible de m'absorber dans la lecture. Le sens de l'entrefilet m'était masqué par l'entrelacement fantomatique des branches et des lianes de la sylve que traversait la troupe de Vasco de Aguilar, Jéronimo Nuñez de Balboa et du narrateur sans nom qui couchait leur périple sur papier. Quelques minutes plus tard, je me surpris à fixer, comme hypnotisé, l'espace séparant le titre et le cliché d'un article à propos d'un effroyable tsunami en Asie du Sud-Est. Je balayai le texte d'un regard dénué de curiosité et repliai le journal.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Lenteurs et lourdeurs...

Si j'ai été totalement captivée par la première partie du roman, j'ai malgré tout trouvé de nombreuses lourdeurs et/ou lenteurs. J'ai parlé ci-plus haut du parallèle entre ce qui se passe dans les chroniques espagnoles et les événements qui surviennent dans la vie du traducteur et qui s'avèrent étrangement similaires. C'est particulièrement dans les passages où le héros s'aperçoit de ces similitudes que j'ai déniché ces lourdeurs. Car pendant pratiquement tout un chapitre, l'auteur nous fait part des conclusions de son personnage tire de ces similitudes, conclusions auxquelles n'importe quel lecteur un tant soit peu intelligent est déjà parvenu. J'ai par moment eu la franche impression d'être prise pour une simple d'esprit. Je dois dire que c'est assez désagréable...

Outre cet état de fait, certains paragraphes auraient mérité un peu moins d'emphase, pourtant si appréciée par instants, afin de préserver la clarté du texte.

Vers une théorie de la fin du monde...

Les mayas, ça vous dit bien quelque chose, non? Vous vous souvenez, j'en suis sûre, de ce fameux calendrier maya, celui qui contenait des prophéties concernant la fin du monde... Eh bien, oui, c'est de cela qu'il est finalement question dans ce livre. Mais... pas nécessairement de la façon à laquelle on pourrait s'attendre. Je ne divulguerai évidemment rien des théories de l'auteur, et ce afin de laisser la surprise à celles et ceux qui auraient dans l'idée de lire ce roman (ce que je ne peux que conseiller).

Ici, encore, l'originalité est au rendez-vous, même si j'ai trouvé le dernier chapitre un peu trop convenu - en fait, je m'attendais à une finale plus spectaculaire, peut-être même plus ésotérique et énigmatique. La chute du roman m'a laissée sur ma faim, et à l'heure actuelle, je ne parviens pas encore à déterminer si c'est une bonne chose ou non. En fait, je n'arrive pas à savoir si j'ai aimé ou non cette chute... Et m'est avis que je ne le saurai jamais vraiment!

En résumé...

Malgré ce dernier tiers du roman en demi-teinte, j'affirme haut et fort que ce roman, et par la même occasion cet auteur, furent une belle découverte. Le roman dans son entièreté fleure bon la maîtrise parfaite de l'art d'écrire, à tel point que l'on croirait voir des flocons de neige moscovites s'échapper des pages, ou des symboles mayas courir entre les lignes et se fondre dans la reliure. Le personnage, malgré son apparente médiocrité, se révèle attachant et bien plus profond qu'il n'y paraît. Le suspens est savamment entretenu tout au long du récit, et les nombreux extraits de la chronique espagnole, sans lesquelles on pourrait se sentir étouffé par la solitude et l'état de repli sur lui-même du personnage central, viennent alléger l'histoire, lui apportant à chaque fois un souffle nouveau.

Mais il faut avouer que ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains, dans le sens où il reste assez ardu à lire. Pour les amateurs de textes très littéraires, pour les habitués des classiques aux phrases alambiquées et au vocabulaire soutenu, ce roman est un véritable bijou dans un écrin de papier. Je le déconseille en revanche à toutes celles et tous ceux qui cherchent une lecture aisée et délassante, sans prise de tête. J'ai lu pas mal de critiques sur les réseaux littéraires où l'on reprochait à ce roman le fait que ses quelques 381 pages sont au final longues à lire. Je n'ai personnellement pas trouvé ce roman trop lent ou trop difficile à lire, mis à part deux-trois petites lenteurs sans conséquences, mais chaque avis reste bien sûr personnel, et je peux très bien comprendre qu'un lecteur habitué à des romans moins compliqués du point de vue de l'écriture se trouve dérouté.

Le seul point qui m'ait réellement déçue réside dans le dernier tiers. Cela tient dans la façon dont l'auteur nous prend gentiment pour des imbéciles en nous expliquant quelque chose que nous sommes censé avoir capté par nous même. Cela tient aussi à cette finale un peu abrupte et capillotractée - ou peut-être pas assez aboutie, je ne sais pas vraiment mettre le doigt sur ce qui cloche, au final...

Ma note : 15/20. C'est bien dommage, car le style d'écriture m'a littéralement ravie, et l'intrigue était franchement bien ficelée, les éléments de suspens savamment distillés au compte-goutte... Mais cette finale me pose décidément quelques problèmes.

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques...

Où nous suivrons avec intérêt les (més)aventures de Miss Nora Dearly, où nous parlerons de son enlèvement par et de ses relations avec un groupe de zombies armés qui se révèlent être au final plutôt gentils, où l'on se trouvera déçus par le fait qu'ils remplacent leurs légendaires repas de chair humaine par du tofu mijoté avec amour, où ceux qui perdent la tête peuvent encore rester en contact avec leur organe pensant, où les bonnes manières deviennent à la longue irritantes et où il est de bon ton de se rebeller contre l'autorité, où enfin les femmes ne servent pas que de plantes en pot mais sont surtout douées d'intelligence et de caractère plus que bienvenu.

Rédigé par Acherontia

Publié dans #Chroniques, #Littérature russe, #2000's, #Fantastique

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