[Chronique] Âmes de verre, d'Anthelme Hauchecorne (Le Sidh 1)

Publié le 16 Novembre 2015

[Chronique] Âmes de verre, d'Anthelme Hauchecorne (Le Sidh 1)

Synopsis...

Ce livre vous attendait. Il était écrit que vous feriez sa connaissance. Car peut-être êtes-vous, à votre insu, un(e) Éveillé(e).
Auquel cas, vous êtes en grand danger. Les rues de cette ville ne sont pas sûres. Pour vous, moins que pour tout autre.
Car les Streums rôdent, à l’affût d’une âme à briser. Je ne vous mentirai pas : vos options ne sont pas légion. Votre meilleure chance de survie git selon toute probabilité entre ces pages.
Qui sont les Streums, demanderez-vous ? Pourquoi convoitent-ils les fragments du Requiem du Dehors ? Quel avantage espèrent-ils retirer de cette partition funeste ?
Si vous ignorez les réponses à ces questions, vous vous trouvez alors face à un choix. Pour lequel il est de mon devoir de vous aiguiller.
Souhaitez-vous rejoindre la Vigie, risquer votre vie et sans doute plus encore, dans une lutte désespérée pour déjouer les intrigues du Sidh ?
…Ou bien demeurer parmi le troupeau des Dormeurs, à jamais ?
Pareille aventure ne se présente qu’une fois. Sachez la saisir.

Enki, enquêteur et logicien de la Vigie

la loi de l'attraction universelle...

Si vous vous souvenez de ma chronique de Punk's not dead, un autre ouvrage d'Anthelme Hauchecorne, je vous parlais de l'acquisition très spéciale de ces deux tomes... Voici ce que j'en disais :

J'ai découvert cette lecture un peu par hasard il y a deux ans. Je baguenaudais dans les allées de la Foire du Livre de Bruxelles en quête de maisons d'éditions à qui poser mes questions existentielles sur l'illustration des romans. Effort futile et peu fructueux au final mais soit...

Au détour d'un chemin, j'ai eu l'heureuse surprise de découvrir le stand des éditions Midgard, une petite maison d'édition toute jeune et déjà très prometteuse par les auteurs et les romans qu'elle propose. Je n'ai évidemment pas résisté à l'attrait des belles couvertures qui me promettaient des heures de lecture fantastiques dans tous les sens du terme. C'est donc sur leur stand que j'ai acquis le recueil dont il est question dans cette chronique, avec en prime la merveilleuse opportunité de croiser son auteur et d'échanger quelques mots. Le moins que l'on puisse dire, c'est que monsieur Hauchecorne a un sens inné de la tchatche! Si j'avais encore besoin d'être convaincue, là, pour le coup, c'était râpé... Je n'avais plus le choix, j'ai craqué pour le présent recueil, et aussi pour un roman intitulé Âmes de verre, dont je vous parlerai ultérieurement lorsque je l'aurai lu.

Acherontia, Chronique de Punk's not dead

La lecture de Punk's not dead m'a littéralement forcée à lire Âmes de verre dans la foulée, ou presque. C'est qu'avec ce recueil de nouvelles, je m'étais pris une claque si monumentale que mes oreilles en résonnent encore. En bonne lectrice masochiste, j'en ai évidemment redemandé! Je me suis jetée sur Âmes de verre comme Gollum sur l'Anneau unique, dévorée que j'étais par le besoin vital de me nourrir de ces récits épiques qui sont le parfait reflet de mes propres univers.

Et bien sûr, cet exemplaire est également dédicacé ^^

Pour Marie,
Une plongée dans l'onde des légendes celtes, à la découverte des fables d'antan tapies sous nos pieds.
Amitiés,
Anthelme.

Anthelme Hauchecorne, dédicace de mon exemplaire d'Âmes de verre

Âmes de verre en portrait chinois...

Si Âmes de verre était une musique...

Aaaaah, un bon vieux Tool ^^ Le clip se prête assez bien pour décrire l'ambiance générale que j'ai ressentie à la lecture de ce roman... sombre, angoissante, torturée, emplie de décrépitude et de sang... Le personnage du clip me fait beaucoup penser à un des streums du roman.

Si Âmes de verre était un tableau...

Le panneau droit du triptyque "le jardin des délices", de Jérôme Bosch... Vous comprendrez plus loin le pourquoi de ce choix.

[Chronique] Âmes de verre, d'Anthelme Hauchecorne (Le Sidh 1)
Si Âmes de verre était un animal...

Un vilain cafard... Mais un cafard spécial, hein! Un cafard "que quand tu l'écrases, il en sort un truc pire encore"!

Si Âmes de verre était un sentiment...

La folie, sans aucun doute possible... Parce que pour écrire tout ça, il faut être pris d'une de ces géniales folies telles qu'ont dû en connaître les plus grands noms de la littérature.

Si vous avez aimé...

Sang impur ou Manitou de Graham Masterton, ou encore L'appel de Cthulhu ou La couleur tombée du ciel de H. P. Lovecraft, vous aimerez plus que probablement Âmes de verre.

Vous êtes prêt? La musique à donf, l'estomac accroché, les docs sanglées? Alors vous pouvez lire Âmes de verre, vous ne serez pas déçu du voyage (mais sans doute décoiffé).

MarieJuliet, commentaire laissé sur Livraddict

Le Sidh version hauchecornienne

Le résumé du roman vous a intrigué et vous vous dites que, peut-être, vous allez trouver entre ces pages du merveilleux en veux-tu en voilà, avec des créatures magiques, des légendes urbaines, et des kyrielles de ressortissants du Petit Peuple... Eh bien, comment vous dire?... Votre espoir n'est pas totalement vain. Seulement, apprêtez-vous à être un peu dérouté, voire totalement décoiffé par l'aventure. Car oser un pas dans l'univers d'Anthelme Hauchecorne, c'est accepter de perdre momentanément pied. Mais ne pas oser la traversée, ce serait se perdre définitivement.

Je vous averti tout de suite avant de voir vos espoirs de lecteur déçus, il n'y a ici nulle féerie à attendre, si ce n'est celle des ténèbres et du sang (clin d’œil à ma précédente lecture). Nulle magie bienveillante, nulle fée tout de rose bonbon vêtue, pas de baguettes magiques qui font des étincelles de joie, pas de bons vœux ni de superpouvoirs facilement acquis à la naissance avec l'aide d'une marraine replète. Oubliez le monde des contes et légendes tel que vous le connaissez. Disney et consort, vous resterez bien sagement sur le seuil. Car au-delà de la porte ce soir, c'est un tout autre univers qui vous attend, toutes griffes dehors...

Je ne vous apprendrai peut-être rien en vous disant que les contes et légendes, à l'origine, ne sont pas aussi mielleux et niais que ce que l'on croit. Ils ont été édulcorés et revisités pour être rendus accessibles au jeune public, mais à la base, les contes sont assez sombres et cruels. Avez-vous déjà lu le conte original de la Petite Sirène d'Andersen? Je vous le conseille vivement, vous seriez étonné du contraste entre cette version originale et celle qu'on nous a présentée dans notre prime enfance.

Dans ce roman, ne comptez pas trouver trace d'édulcorant où que ce soit. Le seul sucre que vous trouverez à vous mettre sous la dent sera celui qui englobe les macabres sucettes du croquemitaine... Ne comptez pas non plus tomber sur les contes originaux. Aussi cruels soient-ils, l'auteur les a sans doute jugés encore trop gentils et a préféré nous livrer une version très personnelle du Sidh. Une version ô combien plus sombre et putride que celle que nous connaissons...

L'En-deçà...

Mais avant d'arriver au Sidh et à toutes ses horreurs ambulantes, il vous faudra d'abord traverser l'En-deçà... Ne faites pas cette tête étonnée, je suis certaine que vous le connaissez un petit peu. Mais si, voyons, je vous en avais parlé dans ma chronique de Punk's not dead. Souvenez-vous...

C'est une plongée fulgurante dans un monde de sombre féerie tapis sous les paysages urbains qui nous sont familiers. Un univers ténébreux et pourtant... de très curieuse façon, on pourrait presque le qualifier de chatoyant. Peut-être n'est-ce que la chiche lumière des souterrains polarisée par la peau miroitante d'une aile de chauve-souris. Peut-être est-ce l'aura de magie qui se dégage du texte... peut-être est-ce surtout l'incroyable talent d'Anthelme Hauchecorne, conteur de génie qui détrône peu à peu les différents auteurs auxquels je m'étais attachée jusque-là.

Acherontia, chronique de Punk's not dead

Si l'En-Deçà est moins effroyable que le Sidh lui-même, ne vous y trompez pas! Un Éveillé non averti qui s'y promènerait par mégarde a toutes les chances de se faire tailler en pièces dans la minute qui suit son accession à cette zone tampon entre le monde réel et la Féerie.

Le dormeur doit se réveiller

Si vous avez regardé le film Dune ou si vous avez entendu ce fameux remix techno basé sur cette phrase culte, alors vous... ne comprendrez pas où je veux en venir. Ce titre de section n'est qu'un vulgaire jeu de mot alliant la fameuse réplique de Dune et le concept de Dormeur/Éveillé dans le roman dont il est question aujourd'hui. Je sais, ça craint un peu, mais que voulez-vous, on ne se refait pas!

Donc, pour faire simple, les Dormeurs sont tous ces quidams qui n'ont pas encore acquis la Vue (une sorte de sixième sens qui permet de voir les créatures du Sidh, appelées Daedalos, normalement invisibles pour le commun des mortels). Quant aux Éveillés, ce sont tout simplement les gens qui ont acquis la Vue, souvent grâce à un évènement traumatisant impliquant un ou plusieurs Daedalos.

Les Daedalos

Dans son introduction, l'auteur nous explique que le concept de Daedalos ainsi que celui de la Vue lui sont venus grâce à sa mère, atteinte du syndrôme de Bardet-Biedl qui induit notamment une dégénérescence de la vue.

L'auteur ayant l'habitude de verser les droits d'auteur de chacun de ses romans à une association, les droits d'Âmes de verre vont à l'association ci-dessus. On peut également lire en préambule du roman cette très belle dédicace à sa maman, que je trouve personnellement très touchante :

À ma mère,
En hommage à son combat contre le handicap, et les ténèbres.
La beauté naît des yeux, des siens, encore qu'ils la trahissent inexorablement, et ceux de ses proches, regards portés sur elle, comme de la fierté qui les éclaire.

Anthelme Hauchecorne, préambule à Âmes de verre

Les Daedalos, appelés péjorativement "Streums" par les membres de la Vigie, sont donc les habitants du Sidh, des créatures légendaires et/ou féeriques invisibles aux yeux des dormeurs, et qui pourtant peuvent causer de gros dégâts parmi la population. C'est que ces bestioles-là ont des appétits on ne peut plus bizarres, doublés d'une faim inextinguible et d'idées assez saugrenues pour agrémenter à leur sauce ces mets de choix : notre corps et notre énergie vitale.

La Vigie

La Vigie est une sorte de milice composée d'Éveillés (et d'un dormeur, assez curieusement... n'est-ce pas, Zed?) qui œuvrent pour maintenir les Daedalos à distance respectable des Dormeurs. Plusieurs types de personnes font tourner la Vigie. Il y a les Colombes, qui étudient les Streums et qui développent de nouvelles façons de les combattre, puis il y a les Chasseurs, qui partent dans les rues, jusque dans l'En-Deçà et au-delà pour "casser du Streum".

Le Codex Metropolis

Le Codex Metropolis est en fait le manifeste ainsi que le guide de la Vigie. Très utile aux jeunes recrues, il décrit les missions et la philosophie de la Vigie, les règles de base de la sécurité, les descriptifs des Daedalos déjà rencontrés, leur morphologie et leurs points faibles... Chaque partie du Codex est rédigée par un des piliers de la Vigie, c'est-à-dire un de ses membres fondateurs, dont mes deux favoris, Sensei et Mab. Sensei pour sa sagesse et sa zénitude, Mab pour son exploration scientifique du monde des Daedalos. Cette dernière me rappelle moi quand j'étais petite... mais oserais-je seulement vous expliquer pourquoi? Je pourrais le faire dans une nouvelle partie des "Belles histoires de Mamie Acherontia", mais... c'est que je ne voudrais pas passer pour une psychopathe en devenir! Non, vraiment, c'est gênant, je ne voudrais pas choquer vos sensibilités... Ah oui, vous voulez quand même savoir? Bon, soit, mais à vos risques et périls, dans ce cas!

Les belles histoires de Mamy Acherontia... Chapitre 2, L'écureuil, le renard et la sitelle...
Voyez-vous, quand je n'étais encore qu'une petite guéchote(1), je tenais la biologie en très haute estime. Ayant depuis longtemps choisi de dédaigner les métiers de princesse, infirmière pour animaux de compagnie et autres niaiseries qui puent la fille à plein nez, je m'étais tournée vers une vocation tout autre... Très attirée par le fonctionnement des organismes de tout poil et par les noms latins barbares, mon petit rêve à moi, c'était de devenir la conservatrice en chef du Muséum des sciences naturelles de Bruxelles. Ça, ou médecin légiste. Rien que ça... J'avais déjà prévu tout mon cursus scolaire, jusqu'au post-doctorat, vous imaginez? Malheureusement pour moi, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu, mais cela, c'est une autre histoire... 
Je n'ai évidemment pas attendu les études supérieures pour commencer à pratiquer mon futur métier... J'étais trop curieuse, trop impatiente, et ma soif d'apprendre ne connaissait pas de limites. Bien vite, mes livres de bio ne m'ont plus suffi. Il me fallait aller sur le terrain, m'écorcher aux dures réalités du métier... Je parcourais donc la campagne armée de ma boîte à insecte, ma pince à épiler, ma loupe et tout un attirail des plus hétéroclites. Au détour des chemins, je ramassais ce que je trouvais... insectes, pelotes de déjection de quelque rapace nocturne, restes de souris mangées par le chat... voire pire. La route fait beaucoup de petites victimes tout à fait alléchantes pour un bambin en mal de sciences naturelles. 
Oui, c'est affreux, je sais... Mais je vous rassure, le chien du voisin se porte bien! Sensible à la cause animale depuis mon plus jeune âge, je prenais souvent part aux activités du WWF, faisant des récoltes de piécettes pour sauver les tigres ou parcourant les rues en compagnie de ma redoutable "pique à choper les ordures". J'avais établi dans ma chambre à coucher un petit dispensaire pour les oiseaux tombés au combat contre mes chats, et pour toutes les petites créatures de la forêt qui nécessitaient des soins. J'ai même sauvé une pipistrelle qui s'était trouvé coincée dans l'embrasure d'une porte. Je l'ai nourrie à la main. Les araignées des environs s'en souviennent encore... J'ai toujours eu un profond respect pour la vie, et il ne me serait jamais venu à l'esprit de l'ôter, qu'importe la taille de l'animal (les insectes et les vers servant à nourrir mes pensionnaires exceptés). Mon intérêt pour ces petites dépouilles était donc strictement scientifique. Pas d'orgie dans le sang ni d'infâmes rituels nécromants au menu... 
Il n'était pas rare de me voir sur la table en bois en face de chez moi (gare à celui qui aurait eu l'envie d'y pique-niquer...), sapée comme un rat de laboratoire qui aurait rétréci dans son tablier, un scalpel à la main et un air des plus sérieux sur le visage. Oui, je jouais avec le scalpel de mon frère... Que voulez-vous, j'étais passée maître dans l'art de la dissimulation parentale. 
Un de mes objectifs était d'apprendre à récupérer les squelettes des animaux, d'en nettoyer les os pour ensuite les remonter comme on le ferait d'un puzzle 3D. J'avais demandé à mes parents de bien vouloir m'acheter un certain acide d'utilisation courante dans les musées scientifiques mais, assez curieusement, ils ont refusé catégoriquement. J'allais donc devoir trouver d'autres moyens. Le compost et les fourmis offrant un piètre résultat, avec un temps de préparation beaucoup trop long, j'ai essayé l'eau de Javel sur une sitelle, mais cela faisait pourrir les os au bout d'un moment. Soit... je vous passerai peut-être les détails techniques...
Tout ceci pour en venir au fait. Mon plus haut fait d'arme de petite fille de neuf ans, si je puis dire. Ne pouvant me permettre d'entreposer l'objet de mes expériences scientifiques dans mes pénates sous peine de relents désagréables et persistants, j'ai trouvé une cachette que je pensais adéquate : l'arrière du grand barbecue en pierres qui trônait au fond de notre cour. L'idée était bonne, mais c'était sans compter la petite fête que mes parents avaient organisé, et qui nécessitait l'emploi de ce dit barbecue... Et moi, ayant quelque peu oublié la présence de mes petits compagnons immobiles derrière les vieilles pierres, je ne me suis souciée de rien. Les convives ont vite perçu une odeur désagréable de viande avariée dans la cour et, un peu gênés, mes parents ont cherché la provenance de ces émanations... Jusqu'à tomber sur mon petit cadeau, bien emballé derrière le grill, mais pas assez bien emballé. C'est qu'un renard et un écureuil en stade de décomposition avancée, ça ne passe pas inaperçu... Je ne sais plus comment je me suis tirée de cette mésaventure pour le moins... cuisante. Toujours est-il que je n'ai pas réitéré l'expérience et que je me suis trouvé une cachette plus sylvestre, loin des habitations et des hommes. 

(1) Patois lorrain : fille

De nouveaux concepts musicaux...

Peut-être avez-vous été intrigué de lire dans le résumé les termes "Requiem du Dehors", ainsi que la "partition funeste". Je ne vous en dirai évidemment pas tout. Ce ne serait que gâchis de dévoiler maladroitement tout un pan de l'histoire qui mérite d'être découvert autrement que sur un blog lambda.

Sommes toutes, le Requiem du Dehors est une mélodie mortelle pour ceux qui l'écoutent comme pour ceux qui la jouent, une terrible mélopée qui possède une vie et une volonté propre, ainsi qu'une malveillance sans bornes. Certains pensent qu'il s'agit d'une invention Daedalos, d'autres qu'il serait plutôt le fruit d'une alliance malheureuse entre un humain et un Daedalos. La vérité, je vous la laisse découvrir... Si vous tenez le coup jusqu'à ce qu'elle soit dévoilée!

Ce concept musical macabre et novateur laisse à l'auteur de nombreuses possibilités pour nous épater. J'ai notamment beaucoup apprécié les instruments Streums, faits de fragments de corps humains...

Et si l'on vous parle de fragments dans le résumé, c'est que la partition de ce fameux Requiem est en morceaux. Des morceaux qui ne sont pas faciles à trouver, car ils apparaissent d'eux-mêmes là où on les attend le moins... sur le corps de certains humains, tels de funestes tatouages qui ont tout d'une condamnation à mort.

Détail du panneau droit du triptyque "Le jardin des délices" de jérôme Bosch... À présent, vous comprenez mieux pourquoi j'ai choisi ce tableau pour décrire Âmes de verre. Oui, je suis très fière de ma trouvaille ^^

Détail du panneau droit du triptyque "Le jardin des délices" de jérôme Bosch... À présent, vous comprenez mieux pourquoi j'ai choisi ce tableau pour décrire Âmes de verre. Oui, je suis très fière de ma trouvaille ^^

C'est assez comique, parce que je vous parlais de ma première lecture d'Anthelme Hauchecorne en ces termes :

Dans le présent cas, c'est bien plus qu'un coup de cœur. Les textes ont effectivement fait vibrer une corde sensible chez moi. Mais pas que... À mon plus grand étonnement, quelque chose en moi est entré en résonance avec les textes, leur profondeur agissant comme un amplificateur à la vibration initiale. Les mots se sont pris au piège des cordes de mon âme et en ont tiré une mélodie totalement inattendue, un hymne entêtant qui ne me quitte plus depuis que j'ai refermé le roman.

Acherontia, chronique de Punk's not dead

Et voici ce que je lis dans ce second roman...

Les hauts-parleurs du wagon crachent des parasites, de la purée auditive d'où surnage une mélodie lointaine. L'écho d'une harpe que l'on torture, instrument poussé au-delà des limites de sa tessiture. Les accords, évoquant des hurlements, font vibrer le compartiment.
La mélodie gagne en force, à la façon d'une tempête. Elle souffle les âmes des passagers, qui vacillent tels des feux de Saint-Elme pris dans la tourmente. Une bise se lève, lourde d'embruns. Une haleine de mer morte qui porte les notes d'une harpe désaccordée, dont joueraient d'amères sirènes aux doigts rongés par le sel.

Anthelme Hauchecorne, extrait d'Âmes de verre

Ah! Cette magnifique harpe toute d'os et de muscles vêtue! Diantre, ce que mes doigts de harpiste ont pu ardemment désirer effleurer ses cordes! Des cordes couleur d'absinthe, faites d'une matière inédite dans le royaume des Hommes...

Mais en plus de cette infernale musique, il rôde dans les rues de Lille un tueur implacable... Les Dormeurs l'appellent le Marchand de sable, car il ne laisse de son passage que des flaques de fin sable noir et des corps affreusement mutilés. Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'il cherche par tous les moyens à rassembler les fragments du Requiem du Dehors. Qui est-il? Parviendra-t-il a ses fins? Par quels moyens, et surtout, à quel prix? Je vous laisse le plaisir du mystère...

Ah, je suis certaine que vous ne vous attendiez aaaabsolument pas à trouver cette chanson dans une section qui parle du Marchand de sable XD

Les sombres merveilles de la mort...

Mon sang de musicienne s'est rapidement mis en ébullition devant cette multitude de références musicales, aussi sanglantes soient-elles. Et mon appétit pour les romans d'horreur a été largement comblé! Moi qui m'était trouvée assez déçue par les derniers Masterton lus, je me suis une nouvelle fois ramassé une claque aussi sonore que bienfaisante. Anthelme Hauchecorne déploie un talent inégalé pour imaginer et décrire les pires scènes possibles. Jamais encore je n'avais lu pareille débauche de sang et d'organes versés, de peau déchirée, de membres arrachés, de corps écorchés...

Et si je vous mettais un petit extrait pour appuyer mes dires? Allez, on ne va pas bouder son plaisir, tient!

Soudain, une plaie éclôt sur son front, une espèce de troisième œil aveugle, ouvert sur la grisaille de sa glande pinéale. La déchirure s'étend, écartelant ses chairs de l'os pariétal jusqu'au scrotum. Dans un terrible bruit d'éviscération, son champ de vision se divise en deux, selon une douloureuse symétrie, le long d'un axe vertical d'insondables ténèbres.
Le fossé entre son œil droit et son œil gauche grandit. Son corps s'écartèle en deux moitiés, à l'instar des battants d'une porte donnant sur l'inconnu. Des choses visqueuses tombent sous lui, des vestiges dont il n'aura plus l'usage.
Dans le miroir brisé des sanitaires, Paul jouit d'une vue imprenable sur sa mécanique interne, motorisation poisseuse et imparfaite. Entre deux coupes longitudinales de lui-même pend tout un câblage de tripes et de boyaux. Ses lèvres continuent de psalmodier le Requiem.

Anthelme Hauchecorne, dans Âmes de verre

Destins brisés

En lisant ce roman, je me suis demandée : "Tient, mais pourquoi ce titre, Âmes de verre?" Certes, l'auteur nous donne un indice dans le résumé ("Car les Streums rôdent, à l’affût d’une âme à briser."), mais ça ne m'a pas suffi. Je n'ai eu ma réponse qu'à la toute fin de l'histoire, je ne vous ferai donc pas part de mes conclusions de peur de vous livrer une trop grande partie de l'intrigue. Ah! Qu'il est difficile de bien parler de ce roman sans trop en dire! Je bouillonne de vous faire découvrir les tours et les détours de cette histoire car je l'ai trouvé si bien ficelée, si cohérente et foisonnante de détails que j'en ai le souffle coupé. Mais si je vous dévoile tout, cela n'a plus aucun sens... Je peux toutefois vous livrer mes quelques réflexions quant à une possible seconde signification qui, elle, ne menace pas de détricoter prématurément l'intrigue. Cela me permettra de vous parler des protagonistes de l'histoire dans la foulée.

Dans ce roman, la plupart des personnages que l'auteur nous propose de rencontrer ont eu d'une façon ou d'une autre un chemin de vie assez chaotique. Leur passé douloureux les a amenés à ce qu'ils sont et à ce qu'ils font aujourd'hui, tout en laissant sur leur âme d'abominables cicatrices qu'un rien peut rouvrir. Que ce soit Camille, la jeune goth dont la maternité fut malmenée, Vincent, qui voit sa famille détruite sous ses yeux et qui réclame vengeance, Godrick, délaissé par son père, Ambre, personnage emblématique de Punk's not dead au passé trouble, Enki, rejeté par sa propre famille... Les véritables âmes de verre du roman, ce sont eux. Des âmes qui furent jadis brisées et qui tentent à présent de se reconstruire, de recoller les morceaux comme ils peuvent. Beyond the suffering you've known, I hope you find your way. May you never be broken again..., comme le dit la chanson. Ces personnages, j'espère les revoir dans le(s) tome(s) suivant(s), afin de suivre leur évolution, ce qu'ils mettront en place pour réparer ce qui doit l'être. Je leur souhaite de pouvoir rebâtir leur cœur et leur âme, de rassembler les morceaux de verre et de les recoller à la manière d'un vitrail qui donnerait à leur lumière intérieure toutes ses lettres de noblesse.

L'oisevetè eursônne è lè rôye, elle îse trôp bien pis que lo trévaye...

Vous n'y comprenez pas grand chose? C'est normal, c'est du patois lorrain. Donc, à moins que vous ne soyez ressortissant de cette belle région, ou que vous en possédiez quelques rudiments par une quelconque entremise douteuse, il est logique que vous restiez pantois face à ce proverbe (qui, soit dit en passant, signifie L'oisiveté ressemble à la rouille, elle use beaucoup plus que le travail, et qui n'a aucun rapport avec le présent chapitre...). J'aurais bien rédigé ce chapitre en patois lorrain (d'ailleurs, c'était au départ mon intention), mais vu que mon lorrain est aussi gauche qu'un crâ sur un pota de maton (un corbeau sur un pot de lait caillé, autrement dit), ce n'eût été qu'hérésie de m'y essayer.

Mais pourquoi diable Acherontia nous parle-t-elle d'un dialecte auquel elle ne comprend pas grand-chose elle-même? Réponse dans cet extrait :

"Heureux de vous hoir (voir) alerte, très chère. Et combative. Votre fougue nous sera d'un grand secours. Car l'heure est grave...", dit-il en se levant d'un bond.
La créature fait les cent pas, soucieuse, insensible aux injures de Camille.
"C'est affreux! Atroce! Airoux (horrible)! Je devais vous en parler séance tenante..."
Chez Camille, la fureur cède la place à la curiosité. Elle le prie de chuchoter s'il veut éviter de rameuter la Vigie dans son entier. "Qu'y a-t-il de si... airoux?" demande-t-elle. Quoi que "airoux" veuille dire.
Le Craqueuhle, extrêmement nerveux, s'arrache des touffes de cheveux qu'il boulotte. Camille finit par lui tendre une canette à demi pleine de bière éventée, qu'il vide d'un trait. "Je rentre de la cafourette (planque) du Marchand de Sable, lâche-t-il. Je crois avoir percé le mystère de ses plans..."
Le Craqueuhle s'explique. Lors de son "entrevue" avec l'Ophiure, il est parvenu à lui extorquer des aveux. Elle lui a indiqué le lieu où elle avait dérobé son funèbre instrument. Alors il s'y est précipité et...
"Vous aviez l'adresse du Marchand de Sable? Et vous ne m'avez rien dit? s'insurge Camille, mezzo voce.
- Je désirais vérifier cette piste avant, plutôt que de vous barasser (inquiéter) inutilement. C'eût été dommage de gâcher votre temps. Vous et vos pairs en avez si peu, déjà. Ne me remerciez pas, voyons, c'est bon (bien) normal entre associés..."

Anthelme Hauchecorne, extrait d'Âmes de verre

C'est là le parler du Craqueuhle, un personnage dont vous entendrez souvent parler dans le roman. Personnellement, je l'adore! Son langage est un parfait mélange entre le français tel que pratiqué par l'Académie et le patois de lorraine. Le tout forme une mixture détonante qui rend le personnage, déjà folklorique de part sa nature de Streum, encore un peu plus complexe, intéressant et finalement presque attachant. Sa gouaille m'a souvent fait beaucoup rire, et j'espère que ce savant mélange agira de même sur vous, lecteurs qui vous apprêtez à entamer Âmes de verre.

Un dernier extrait pour la route?

Parmi les nouveaux venus, Camille repère des auras incendiaires, émanant d'individus surexcités. Des supporters de foot, affublés d'écharpes rouge et blanc aux couleurs du LOSC, l'équipe de football de Lille. Des trublions bruyants et éméchés, dont le QI cumulé n'excède pas celui d'une moule crevée. Des guerriers ivres de courage en bouteille, fiers d'être lillois, de cet orgueil bravache qui pousse les crétins au combat pour une parole, pour un regard, à une cote de quinze contre un. Certains agitent des drapeaux du LOSC. Tous entonnent des chants paillards qui intriguent les enfants et obligent leurs mères à leur couvrir les oreilles.

Anthelme Hauchecorne, extrait d'Âmes de verre

En résumé...

Au final, la littérature, c'est un peu comme la musique. Lorsqu'on aime un groupe, on redoute toujours un peu l'écoute de leur toute nouvelle galette, on ressent au fond de nous cette peur secrète d'être déçus, ou déroutés par la nouveauté. En littérature, c'est pareil, et celles/ceux qui ont des auteurs favoris pourront certainement confirmer mes dires. Bien que le résumé d'Âmes de verre m'ait plu d'emblée et ait aiguisé ma curiosité au-delà du supportable, je redoutais malgré tout une déception, si petite soit-elle. Hé bien, non!

J'ai retrouvé dans ce roman les différents éléments qui m'ont fait aimer Punk's not dead (les backstages en moins). L'écriture d'Anthelme Hauchecorne était ici encore à son niveau le plus élevé, mêlant des métaphores de toute beauté et un français irréprochable à des formes stylistiques qui lui sont propres. Si ce récit n'était pas signé, je pourrais malgré tout reconnaître la patte de l'auteur sans souci aucun, tant il a l'art de s'approprier le texte, de faire de ces 651 pages un tableau très personnel, teintant la toile de fond de l'histoire d'un rouge de sang, d'un bleu de folie, et de tant d'autres couleurs qui n'existent pas et que lui seul parvient à rendre réelles par sa seule plume.

Et l'histoire, mes amis... Tout le génie de l'auteur est là également. D'éléments qui paraissent disparates au début, on s'aperçoit au fil de l'histoire que tout est mêlé et que chaque pièce a une place bien à elle. Mais le puzzle ne prend forme qu'à la toute fin du récit, nous tenant en haleine jusqu'aux dernières pages. Tout est minutieusement pensé, calculé. Dans ce roman, rien n'est laissé au hasard. Vous vous demandiez comment allier la féerie, la musique, le gore et les insectes dans un même roman? Voici la réponse à vos questions! Prenez-en de la graine! Tient, comme devoir à faire chez vous, essayez d'écrire une nouvelle qui allierait les thèmes du chant tyrolien, des trolls, du sucre en poudre et des tampons hygiéniques... Je serais surprise du résulat ;-)

J'adresse donc à l'auteur un nouveau "merci" pour ce grand moment de lecture!

Ma note : 19,5/20 - J'aurais pu mettre 20/20, il est vrai. Mais contrairement à Punk's not dead, il m'a manqué le côté "Backstages" que j'avais tant aimé.
[Chronique] Âmes de verre, d'Anthelme Hauchecorne (Le Sidh 1)
[Chronique] Âmes de verre, d'Anthelme Hauchecorne (Le Sidh 1)

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques...

Où vous ferez la connaissance de Dmitry Alexeïevitch, de sa prose typiquement russe et de son légendaire rituel du thé, où vous verrez comment il prépare des salades de pommes de terre trop cuites et où vous découvrirez comment, par l'incroyable entremise des hasards de la vie, il tomba sur un ancien texte espagnol traitant de la conquête des terres du Yucatán... Où d'anciennes légendes mayas ressurgissent de la terre meuble et odorante du passé pour effrayer notre ami traducteur et le pousser aux limites de la folie... Où des golems se postent devant vos portes, et des hommes-jaguars sont à l'affut de vos moindres faits et gestes, où des bâtiments apparaissent comme par magie pour mieux disparaître... Où, enfin, la terre tremble comme elle n'a jamais tremblé, laissant à ses enfants un champs de ruines pour seul héritage...

Rédigé par Acherontia

Publié dans #Chroniques, #Fantasy urbaine, #Littérature française, #2010's

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